«Voir le voir» de John Berger

Des mots justes et accessibles pour faire tomber les barrières qui contraignent le visible, par l’écrivain, essayiste, critique et peintre anglais John Berger, lauréat du Booker Prize, mort en France le 2 janvier 2017 à l’âge de 90 ans.

John Berger s’est surtout fait connaître en 1972 par la diffusion d’une série de quatre émissions sur la chaîne BBC consacrée à notre manière de voir, plus précisément dans l’art pictural et la publicité. «Regarder des peintures ou regarder n’importe quoi d’autre, d’ailleurs, est beaucoup moins spontané et naturel qu’on le croit. Voir dépend d’habitudes et de conventions» annonce-t-il en préambule de la série télévisée Ways of Seeing.

Les textes de cette populaire série furent rassemblés en un volume la même année, avec la collaboration de Sven Blomberg, Chris Fox, Michael Dibb et Richard Hollis. Ce recueil d’essais (simples et accessibles), s’appuyant sur près de 160 reproductions d’œuvres d’art et de publicité, fut traduit en français en 1976 sous le titre Voir le voir ; réédité en fac-similé en 2014 aux Éditions B42. Ways of Seeing fut particulièrement marquant pour toute une génération d’historiens de l’art, d’artistes et de graphistes. Plusieurs programmes d’études en art ou en histoire de l’art le recommandaient d’ailleurs comme lecture obligatoire.

Les sept essais de Voir le voir ne cachent pas leur approche sociologique inspirée du marxisme. La peinture occidentale et la publicité y sont discutées en tant que propagande pour la culture capitaliste patriarcale axée sur la propriété et la consommation. «L’idée essentielle soutenant l’ensemble est que la réalisation et la perception d’une image sont intimement liées à une ‘façon de voir’, particulière, dont il faut être conscient. Son ambition est de ‘démystifier’ le rapport à l’art du passé, afin qu’il ne soit plus l’apanage d’une classe sociale dominante ou d’un clan de professionnels. Il s’agit donc d’éclairer et d’émanciper le lecteur pour qu’il puisse se réapproprier son héritage culturel. »1

Largement inspiré des idées du philosophe et critique allemand Walter Benjamin, le premier essai introduit la notion du regard du peintre comme une construction limitée du visible à partir de certains choix prédéterminés par la culture dominante. Il défend la thèse que nous partageons encore aujourd’hui des valeurs comparables à celles qui ont déterminé ces choix picturaux au fil des siècles. Que ce soit la lutte des classes évoquée par un tableau de Frans Hals, les conventions de la perspective classique bousculées par l’arrivée de la photographie, ou celles du statut d’œuvre originale qui a profondément été modifié par la reproduction imprimée des tableaux, ce premier chapitre tente de déconstruire la sacralité de l’art comme instrument du pouvoir.

Le deuxième essai est constitué essentiellement d’images d’œuvres d’art et de publicités, dont la juxtaposition est censée générer un dialogue visuel propre à révéler l’objectivation du corps de la femme dans ce système capitaliste patriarcal.

Le chapitre trois est d’ailleurs consacré à cette analyse de la femme en tant qu’objet et spectacle dans la peinture occidentale, particulièrement dans la tradition du nu. «En Europe, pour ce qui est du nu en tant que genre [pictural], les peintres et les propriétaires-spectateurs [des tableaux] étaient généralement des hommes, et les personnes traitées en tant qu’objets étaient généralement des femmes […] on tient pour acquis que le spectateur idéal est toujours mâle, et que l’image de la femme est faite pour le flatter [le conforter dans sa position dominante].» pp 64-65

Le quatrième essai est visuel et reproduit des œuvres sur les thèmes de la Vierge à l’enfant, de la mort, de la nature morte, du nu et du portrait. «Les illustrations tantôt illustrent, décalent ou rentrent en confrontation avec le texte [des chapitres adjacents] dans un souci pédagogique.» 2

Le cinquième essai s’inspire de commentaires de Claude Lévi-Strauss et discute de la peinture comme «…une certaine façon de voir le monde, déterminée en dernière analyse par de nouvelles attitudes vis-à-vis de la propriété et de l’échange.» p.89 Le tableau-marchandise, produit en grande quantité à une certaine époque après le XVIIe siècle, reproduit d’autres objets marchandables pour les mieux nantis : vaisselles et aliments dans les natures mortes, statut social dans les portraits, corps nu et offert de la femme, bétails et esclaves, etc.

Le sixième essai est visuel, avec des tableaux représentant pêle-mêle de jeunes maîtresses, des esclaves, des animaux et des portraits de familles bourgeoises. «Ces rapprochements sont de deux natures : des montages dénonçant les faux-semblants ou les inégalités sociales cachées dans la beauté plastique des œuvres, et des analogies formelles révélant la permanence des figures à travers les âges et les techniques artistiques. Un art du montage qui tient d’un côté du cinéma militant, de l’autre d’un mélange entre le cabinet de curiosités, l’art brut ou ‘Le Musée Imaginaire’ d’André Malraux 2

Le septième essai examine la filiation directe entre la grande tradition de la peinture et la démarche de la publicité moderne qui transforme la consommation en substitut de démocratie. La publicité «…en tant que système ne propose qu’une seule chose. Elle propose à chacun d’entre nous de nous transformer et de transformer nos vies en achetant quelque chose de plus.» p 133

Si de nombreux ouvrages ont, depuis les années 70, peaufiné avec plus de profondeur et de justesse les idées esquissées sommairement dans Voir le voir, ce recueil n’en demeure pas moins une prise de conscience encore d’actualité à notre époque.


1 Caroline Levisse, «  John Berger, Voir le voir », Critique d’art, 15 novembre 2015

2 STRABIC.FR

Auteur : Louise Sanfaçon

Je suis une insatiable gourmande visuelle. Passionnée par les arts visuels depuis l’enfance, je possède également un grand appétit pour les métiers d’art, le cinéma, la littérature, la décoration, de même que pour tout ce qui goûte bon et qui sent bon… louisesanfacon.com

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