L’énigmatique Dame du musée

Rembrandt, portrait d'une jeune femme, 1668, Musée des beaux-arts de Montréal
Rembrandt, portrait d’une jeune femme, 1668, Musée des beaux-arts de Montréal

C’est un rendez-vous avec une Dame tout à fait exceptionnelle, dont le regard, le sourire, fascinent autant que ceux de la Joconde. La jolie Dame aux joues fraiches comme des pétales de roses a aujourd’hui 348 ans et n’a toujours pas révélé son nom.

Elle demeure discrète, dans un recoin calme et retiré du Musée des beaux-arts de Montréal ; elle attend patiemment ses visiteurs qui, au hasard de leurs déambulations dans la collection «Art occidental», arriveront tout à coup devant elle, souvent de façon fortuite. Les visiteurs, on ne peut plus médusés par cette merveilleuse apparition, s’assoient alors confortablement sur le banc disposé devant elle afin d’engager la conversation.

Oui, il y a bien un dialogue silencieux qui s’établie entre la Dame immobile et ses invités, tant elle exhale une présence émouvante. Et puis, pour ceux qui ne l’auraient pas encore deviné, le cartel signalétique à côté de la Dame offre une autre révélation étonnante : il s’agit d’un portrait… du grand maître Rembrandt, l’un des plus grands portraitistes de tous les temps, réalisé vers 1668.

Ce tableau constitue pour le moins un véritable trésor dans l’écrin du MBAM, puisqu’il s’agit vraisemblablement du seul Rembrandt encore conservé au musée. En effet, en 1972 un spectaculaire vol d’une cinquantaine d’œuvres nous priva à jamais de tableaux de Rubens, Rembrandt, Corot, Delacroix (entre autres)… car ces tableaux volés ne furent jamais retrouvés. La Dame a-t-elle intimidé les voleurs avec son regard particulièrement doux et pénétrant, pour qu’ils la laissent tranquille ? Je m’abandonne au plaisir de le croire.

Voici ce que nous révèle la notice accompagnant l’œuvre :

  • Rembrandt Harmens van Rijn
  • Leyde 1606 – Amsterdam 1669
  • Portrait de jeune femme (Magdalena Van Loo ?) vers 1668
  • Huile sur toile 56,3 x 48 cm
  • Legs Mme R. MacD. Paterson, inv. 1949.1006 
Rembrandt, portrait de Titus, Musée du Louvres (Paris)
Rembrandt, portrait de Titus, Musée du Louvre (Paris)

«Rembrandt est reconnu comme un des plus grands portraitistes de tous les temps. Son habileté à rendre de façon naturaliste ses modèles s’allie à sa capacité d’explorer en profondeur les types psychologiques. Au terme de sa longue et productive carrière, il arrive à obtenir ces effets par des moyens remarquablement limités et maîtrisés. Ce portrait des dernières années de la vie de l’artiste, est un excellent exemple de cette magistrale économie de moyens. La palette se résume à une gamme étendue de noirs, à des incarnats librement appliqués et à quelques touches hâtives de blanc. Indéfini, l’espace est travaillé par un délicat jeu de lumières, de sorte que le visage semble surgir d’une atmosphère sombre et enveloppante, ajoutant encore au climat d’introspection. Cette toile a été retaillée assez tôt dans son histoire ; elle devait être plutôt une moitié de portrait dont le pendant aurait été le mari du modèle. Les experts évoquent, comme candidat possible, le portrait de Titus, fils de Rembrandt, au Louvre. En ce cas, la femme portraiturée sur notre tableau serait Magdalena Van Loo, et l’œuvre pourrait dater de 1668, année du mariage, ce qui correspond bien au style raffiné de ce portrait tardif du maître.»

C’est pendant les années soixante que le MBAM acquiert une envergure internationale, grâce notamment à des expositions prestigieuses comme «Rembrandt et ses élèves» en 1969. La Dame est peut-être aujourd’hui le témoin le plus important de ce tournant de l’histoire du musée. Je vais lui rendre visite avec respect à chaque fois que je passe au MBAM. Je ne compte plus les minutes lorsque je m’assoie sur le banc devant elle. Notre conversation muette m’emporte bien loin dans l’espace, le temps et l’histoire de l’art. Je pense à un Rembrandt vieillissant, serein, maître de son art et plein d’empathie pour ses modèles : il y a en effet tant de tendresse dans ce tableau et dans chaque coup de pinceau, tant de lumière dans ce pétillant regard de velours, tant de vie dans la matière et le rendu du visage, tant de complicité dans ce sourire délicat. Lorsque l’on parle d’une œuvre qui a de la «présence», comme on parle de quelqu’un qui a du «charisme», voilà un merveilleux exemple.

Au fil des années, cette œuvre est devenue pour moi comme une amie. Elle me parle avec éloquence du regard transcendant du peintre, qui sait voir l’âme à travers un visage et la rendre tout bonnement visible à travers des pigments disposés sur un panneau. Un portrait retourné comme un gant, où l’intériorité nous saute aux yeux avant la plasticité des traits. Voilà le génie du grand maître.

Si vous passez par Montréal, allez rendre visite à la Dame – au moins une fois ! – vous ne regretterez pas votre rencontre avec ce petit chef-d’œuvre, que nous avons la chance de posséder dans nos collections muséales québécoises. Vous m’en donnerez des nouvelles.

Pour s’initier au œuvres de Rembrandt le livre de Michael Bockemühl constitue une bonne introduction. Bonne lecture !

Auteur : Louise Sanfaçon

Passionnée par les arts visuels depuis l’enfance, je m'intéresse également à la littérature, aux métiers d’art, à la nature, au cinéma, à la décoration vintage, aux antiquités, de même qu'à tout ce qui goûte bon et qui sent bon. Retrouvez-moi à louisesanfacon.com

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