Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

exhibition-1659447_960_720Ce débat est loin d’être résolu…

D’une part, il y a des œuvres d’art, c’est-à-dire une quantité phénoménale d’artefacts (peintures, dessins, photographies, sculptures, ready made, installations…) en plus de ce que j’appellerai ici des manifestations artistiques (art conceptuel, land art, performance, manœuvre, happening…) et des combinaisons d’un peu tout cela, générés par des artistes professionnels.

D’autre part, il y a ce que l’on pourrait figurer comme un «nuage» de discours spécialisés qui flottent au-dessus de l’œuvre d’art  (ou à travers), générés par les penseurs ou les artistes eux-mêmes.

Les approches théoriques de l’œuvre d’art se sont multipliées au fil du temps

Dans ce «nuage» de discours, depuis l’Antiquité (Platon / Aristote), on ne cesse de chercher à définir ce qu’est une œuvre d’art. Ce débat n’est pas encore vraiment résolu puisque l’art lui-même (objet de ce discours) est en constante évolution. Les approches théoriques de l’œuvre d’art se sont donc multipliées au fil du temps : l’iconographie/iconologie (Panofsky), la phénoménologie (Merleau-Ponty, Bachelard), le structuralisme (Lévi-Strauss), le post-structuralisme (Baudrillard, Foucault), le formalisme, la sémiologie (Peirce, de Saussure, Barthes, Floch, Saint-Martin, Damish), la sémiotique, la sociologie de l’art (Francastel, Bourdieu, Moles), la sociologie de l’art marxiste (Ziss, Antal, Hauser, Hadjinicolaou), la sociologie critique (Marcuse, Adorno, Benjamin), l’esthétique (Riegl, Worringer, Cassirer), la psychologie de la perception (Gombrich, Kohler, Arnheim), la psychologie génétique (Piaget), la psychanalyse (Freud, Lacan, Ehrenzweig), le féminisme (Nochlin, Pollock)…

Il n’est pas nécessaire pour un artiste de maîtriser les discours contenus dans le «nuage» pour créer (bien que certains artistes accordent une grande importance à ces discours dans leur démarche artistique), pas plus qu’il n’est nécessaire pour le regardeur de maîtriser ces discours pour aborder une œuvre d’art. Ces discours ont parfois la prétention d’expliquer l’œuvre, d’en justifier l’existence, d’en définir la valeur. Ce ne sont toujours que des prétentions. Ils proposent essentiellement d’innombrables couches de sens possibles  ̶  et relatifs  ̶ , qui peuvent s’ajouter à notre perception. Ils éclairent les facettes multiples d’une œuvre d’art, qui dépassent bien souvent les intentions de l’artiste, puisqu’elles logent dans les réceptions/perceptions de tous ses différents discoureurs et regardeurs. De cette façon, ces discours peuvent rehausser notre expérience ; ils ne doivent pas s’y substituer, ni cacher l’œuvre derrière leurs présomptions.

Les discours sur l’œuvre d’art offrent de multiples variations pour enrichir notre regard sur celle-ci

S’approcher et fréquenter les discours contenus dans le «nuage» n’est donc pas essentiel, mais enrichissant. Un peu comme lorsque la même partition de musique interprétée par différents instruments ou musiciens sera à chaque fois teintée d’une couleur différente, qui en révèlera les richesses subtiles. Les discours sur l’œuvre d’art offrent ainsi de multiples variations pour enrichir notre regard sur celle-ci.

Outre les artistes, il n’y a qu’une seule catégorie d’individus qui s’intéresse vraiment aux discours dans le «nuage» : les historiens d’art. Ce sont eux qui, dans les musées, écrivent les textes des cartels signalétiques, le texte des audio-guides ou les textes des catalogues d’exposition afin de nous faire apprécier l’œuvre d’art au-delà de notre seule perception. Ils choisissent avec soin les informations et les approches les plus appropriées à l’œuvre. Profitons donc de tous ces outils qui s’offrent à nous.

On peut toujours dire qu’une œuvre d’art se suffit à elle-même et que l’on n’a pas besoin de tout ce bla-bla pour l’aborder. C’est vrai d’une certaine façon, mais quand il s’agit de comprendre l’œuvre, on peut avoir besoin d’un petit coup de main. Car l’artiste visuel cherche constamment à penser et faire les choses autrement, à casser les repères entendus pour explorer de nouveaux territoires artistiques.

Comme le disais judicieusement l’artiste Raphaëlle de Groot lors d’un entretien avec Louise Déry, directrice de la Galerie de l’Université du Québec à Montréal, pour la série «50 ans de culture» au Canal Savoir : «Un artiste se met dans la position de faire ce qu’il ne sait pas ce qu’il va faire.» Autrement dit, les artistes visuels cherchent constamment à faire éclater les cadres, ils créent en défricheurs. Leurs réalisations sont parfois si avant-gardistes par rapport à ce que nous avons l’habitude de voir que nous nous retrouvons complètement perplexes ou démunis face à celles-ci. Des réactions telles que «C’est quoi ça ?», «Je ne comprends pas», «Ce n’est pas vraiment de l’art» fusent alors de toutes parts. Dans ces cas-là, ce peut être utile de consulter le texte de démarche artistique que l’artiste a lui-même écrit pour comprendre ses motivations et ses objectifs. Attention tout de même, certains artistes ne maîtrisent pas tout à fait le discours théorique et nous offrent parfois des textes difficiles à décoder, ce qui, malheureusement, ajoutera à notre confusion au lieu de nous éclairer.

En quoi cette «chose» qui m’est présentée peut fonctionner comme œuvre d’art pour moi ?

Pour ma part, avec mes études en histoire de l’art  ̶  et malgré toutes les analyses d’œuvres que j’y ai rédigées, j’en viens finalement à toujours pencher pour une interprétation de l’œuvre d’art qui s’inspire du Romantisme, lorsque je visite une exposition pour le plaisir. Non pas parce que je crois que cette approche est la meilleure, mais simplement parce qu’elle est plus en harmonie avec mon tempérament (choisissez celle qui s’accordera le mieux avec le vôtre !). Devant une œuvre d’art, après avoir lu la documentation qui l’accompagne, je me demande d’abord en quoi cette «chose» qui m’est présentée (artefact, manifestation) peut fonctionner comme œuvre d’art pour moi. Puis je me réfère volontiers à ma pleine conscience pour vivre l’expérience comme un tout, plutôt que de chercher à décomposer cette «chose» par l’analyse. Je cherche dans la singularité de l’œuvre la révélation intime d’une certaine vérité qui ME touche, une dimension du monde qui m’est dévoilée et qui, autrement, m’échapperait ou resterait à jamais à l’état furtif de l’intuition. «I am out with lanterns, looking for myself» comme l’écrivait la poétesse Emily Dickinson.

Car plonger dans le «nuage» pour enrichir notre préhension de l’œuvre d’art peut parfois s’avérer périlleux, tant certaines approches sont pointues et arides à maîtriser intellectuellement. Il existe heureusement différentes sortes de «guides» pour le grand public, entre autres sous forme de livres vulgarisant ces approches. À cet égard, j’aime bien la collection «Corpus» de GF Flammarion, qui contient justement un tome sur L’œuvre d’art. Cette petite anthologie rassemble certains des plus grands textes sur l’œuvre d’art, de Platon à Hannah Arendt, en passant par Aristote, Léonard de Vinci, Rousseau, Kant, Goethe, Hegel, Baudelaire, Nietzsche, Rodin, Proust, Bergson, Benjamin, Alain ou encore Merleau-Ponty.

D’ailleurs, pour répondre à la question en titre, je vous offre cette phrase des pages 31-32 de cet ouvrage, qui décrit bien ma façon «romantique» d’aborder une œuvre d’art. Cette citation résume la pensée du philosophe Henri Bergson dans Le Rire (1940) : «Les artistes […] perçoivent la singularité des êtres et des choses, et l’œuvre, conçue comme la version épurée d’une expérience effective de la réalité, est ainsi une façon de faire partager cette appréhension atypique […] ils (les artistes) s’ingénieront à nous faire voir quelque chose de ce qu’ils ont vu. L’œuvre apparaît ainsi comme le médium propre à faire partager une expérience particulière de la réalité

Je vous proposerai d’autres guides/livres dans de futurs articles et vidéos. Bonnes découvertes artistiques !

Auteur : Louise Sanfaçon

J'aime l'art, je fais de l'art, l'art c'est ma vie. / I love art, I make art, art is my life.

6 réflexions sur « Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? »

  1. Bonjour Louise,

    Dans ton texte, j’apprécie tout particulièrement ce paragraphe :

    Pour ma part, avec mes études en histoire de l’art ̶ et malgré toutes les analyses d’œuvres que j’y ai rédigées, j’en viens finalement à toujours pencher pour une interprétation de l’œuvre d’art qui s’inspire du Romantisme, lorsque je visite une exposition pour le plaisir. Non pas parce que je crois que cette approche est la meilleure, mais simplement parce qu’elle est plus en harmonie avec mon tempérament (choisissez celle qui s’accordera le mieux avec le vôtre !). Devant une œuvre d’art, après avoir lu la documentation qui l’accompagne, je me demande d’abord en quoi cette «chose» qui m’est présentée (artefact, manifestation) peut fonctionner comme œuvre d’art pour moi. Puis je me réfère volontiers à ma pleine conscience pour vivre l’expérience comme un tout, plutôt que de chercher à décomposer cette «chose» par l’analyse. Je cherche dans la singularité de l’œuvre la révélation intime d’une certaine vérité qui ME touche, une dimension du monde qui m’est dévoilée et qui, autrement, m’échapperait ou resterait à jamais à l’état furtif de l’intuition. «I am out with lanterns, looking for myself» comme l’écrivait la poétesse Emily Dickinson.

    Merci et au plaisir !

    Lyne

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  2. Bonjour Louise,

    Décidément ton blog tombe à point. J’ai amorcé un nouveau projet et je dois t’avouer que cette citation de l’artiste Raphaëlle de Groot résume vraiment bien mon état d’esprit actuel. Je vais m’en servi comme un leitmotiv. Je t’en reparlerai.

    Merci pour ton blog et quelle belle plume.

    Sylvain Roy

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  3. Cet article est très intéressant et retranscrit parfaitement le discours apporté autour des oeuvres !
    Ca me fait également penser à l’ouvrage de Brian O’Doherty, The White Cube. C’est impressionnant qu’un objet puisse incarner tant de choses différentes selon son emplacement, les discours établis autour, etc.
    Je retournerai sur ce site qui m’a l’air d’être une vraie perle pour les réflexions autour des musées, oeuvres…
    A bientôt !

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