L’art donne une profondeur à l’existence

Parce que j’adore le très beau texte de l’artiste Guylaine Chevarie-Lessard publié dans le journal Le Devoir du 19 janvier 2017, je le reproduis ici dans son intégralité.

Le déclencheur

«On taxe souvent d’élitisme certaines pratiques artistiques plus difficilement accessibles pour les non-initiés et peu rentables pour les adeptes de résultats financiers à tout prix et de courte vue. Pourtant, ce sont celles-là qui traversent le temps et feront un jour époque.»

— Pierre Bourgie, «Plaidoyer pour l’art», Le Devoir, 7 janvier 2017

C’est pour faire suite à l’inspirante lettre de Pierre Bourgie que je prends à mon tour la parole. Je suis une de ces artistes anonymes, une parmi tant d’autres dont parle monsieur Bourgie dans sa lettre, mais qui n’est pas une artiste établie dont on aurait oublié le nom. Avant d’être artiste, je suis surtout quelqu’un pour qui la culture, autant les arts visuels que le théâtre, la musique, la danse, le cinéma, la littérature, et la réflexion profonde qui l’accompagne sont une nécessité. Cette nécessité vitale est d’abord individuelle, mais elle devrait être aussi collective.

Je ne saurais vivre sans faire de l’art et le travail lent de réflexion qui l’accompagne, sans non plus me nourrir d’autres artistes et penseurs qui m’ont précédée et dont la valeur du travail n’a pas d’abord à voir avec leur réputation, leur nom ou leur renommée. Si les artistes dont parle Pierre Bourgie dans sa lettre, ces Ulysse Comtois, Yves Gaucher, Charles Gagnon, Stéphane Larue, Serge Tousignant et tant d’autres dont on ne parle pas ou plus dans nos médias, dans nos programmes d’art universitaires sont une nécessité, c’est avant tout par la pensée qu’ils appellent, une pensée très proche de la poésie, qui ne saurait se réduire à un discours conceptuel plat et sans envergure.

La pensée de ces artistes oubliés de notre milieu culturel est celle de la subtilité de l’expérience humaine, de ses nuances, de son ambiguïté. Si j’ai besoin du travail de ces artistes, mais j’ajouterais aussi de ces écrivains comme Jean-Pierre Guay, Claude Bertrand et Michel Morin ou encore Anne-Élaine Cliche, sans oublier des critiques d’art comme Jean-Émile Verdier, c’est parce qu’ils m’apprennent à vivre, à exister. Ils m’apprennent à exister par le retrait intérieur qu’ils exigent de moi à l’occasion de la rencontre avec leurs oeuvres, le retrait par rapport aux discours convenus, aux idéologies véhiculées non seulement par l’opinion publique et les médias sociaux, mais aussi, j’oserais dire, par nos lieux de diffusion et nos médias traditionnels.

Si l’art fait penser, s’il donne un sens à l’existence, c’est parce qu’il questionne et ouvre un espace de réflexion, d’introspection, et ne donne aucune réponse facile à ces questions : où allons-nous ? Qui sommes-nous ? Malheureusement, en arts visuels surtout, la réflexion est trop souvent confondue avec un discours emprunté au monde des théoriciens sans cependant toutes les nuances de ces derniers.

Une question essentielle

Pierre Bourgie pose une question essentielle : « Que voulons-nous montrer de nous au reste du monde ? » Collectivement et individuellement, l’élite culturelle et intellectuelle pourrait aussi se poser la question qui sous-tend celle de Bourgie : quelle est la nécessité, la raison d’être de la culture pour soi et la collectivité ? Y répondre permettrait peut-être de retrouver un certain sens à cette culture qui est devenue, pour reprendre les mots de Philippe Muray, un temps d’inculture. Si le public déserte la culture, celle qui exige de l’individu un effort d’intériorité et de réflexion, c’est peut-être aussi parce qu’on a oublié ce sens de la culture. On ne sait plus comment la culture peut nous aider et nous apprendre à vivre. Si elle nous apprend à vivre, c’est justement en nous éloignant des effets de mode, des grands déploiements « tape-à-l’oeil » dont parle Bourgie ou encore de ces oeuvres qui provoquent et choquent sans réellement nous remettre en question, c’est-à-dire nous renvoyer à notre condition humaine incertaine et fragile, empreinte de doute, mais qui cherche quelque chose qui ne saurait se réduire à des idées reçues ou à des réponses faciles. L’art est là pour donner espoir, un avenir, sans savoir ce que cet avenir contient. L’art est là pour donner une profondeur à l’existence. La profondeur prend du temps et elle ne peut exister qu’en dialogue avec un passé aussi proche que lointain.

Guylaine Chevarie-Lessard

Le Devoir

Auteur : Louise Sanfaçon

Je suis une insatiable gourmande visuelle. Passionnée par les arts visuels depuis l’enfance, je possède également un grand appétit pour les métiers d’art, le cinéma, la littérature, la décoration, de même que pour tout ce qui goûte bon et qui sent bon… louisesanfacon.com

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