Mon histoire : l’art et l’enfant

Théophile Hamel «Noémie, Eugénie, Antoinette et Séphora Hamel» (1854), Musée national des beaux-arts du Québec MNBAQ

J’avais publié le texte suivant dans une version antérieure et embryonnaire de mon site web, que je n’ai finalement pas conservé dans le projet final. Malgré la brièveté de sa présence en ligne, ce petit récit sans prétention suscita plusieurs commentaires touchants.

Si je ne voyais pas la pertinence de conserver ce genre de texte pour mon site, la relecture des commentaires reçus à son sujet m’a fait reconsidérer ma décision.

D’autre part, ne conseille-t-on pas aux blogueurs et aux entrepreneurs de partager leur histoire personnelle avec leurs auditoires ou leurs clientèles pour les sensibiliser à leur message ? Il est communément admis que les gens aiment les histoires, surtout avec des récits d’adversité et des rebondissements inattendus.  Si la mienne, aussi humble soit-elle, peut susciter chez certains un intérêt envers l’art, pourquoi ne pas lui donner une petite place dans cet espace web ? La voici donc, cette fois de façon définitive.

L’appartement est pauvre, mais dans le salon glacial trône une petite bibliothèque remplie de livres neufs proprement alignés, précieux trousseau du père dans sa contribution au ménage. Ces livres sont parmi les rares objets d’adultes accessibles pour l’enfant, qui rampe fébrilement sur le tapis élimé le long des vieux meubles, pour elle hauts comme des montagnes. Heureusement, le père accompagne souvent l’enfant dans le salon en lui montrant, avec amour et respect, l’intérieur des précieux livres de la bibliothèque. Il y a de fascinantes illustrations de médecine dans une collection de livres très minces, à reliure blanche et rouge. Il y a aussi de petites gravures dans une longue série de gros livres noirs. Une minuscule main potelée se dépose délicatement sur l’une des pages. L’enfant possède une vision excellente, elle voit avec délectation, les yeux à quelques millimètres du papier blanc immaculé, la finesse acérée des lignes du dessin. Des portraits, des animaux, des plantes, des planètes, des machines étranges.

Et puis, il y a le très grand livre rouge, presque aussi grand que le corps de l’enfant. À travers les milliers de pages remplies de lignes horizontales, on découvre quelques encarts en couleurs : le trésor. Le père et l’enfant contemplent ces images dans un silence solennel et complice. Ce sont des reproductions de tableaux de Rembrandt, nichées dans la bible familiale. L’histoire dans le gros livre rouge ne suscite ni l’intérêt du père ni l’intérêt de l’enfant. Seules les images comptent.

Mais très vite, l’enfant a besoin de plus d’images. Lui offrir des petits livres illustrés pour enfant la remplie d’allégresse. Elle est si fascinée par les images qu’elle s’est même inventé un jeu, que personne ne comprend, avec de vieilles cartes de souhait récupérées. Elle a une telle soif d’images qu’elle en dessine sans relâche avec ses crayons de couleurs.

Le père emmène finalement l’enfant au musée d’art… et c’est l’enchantement. Il y a PLEIN de merveilleuses images, partout, dans de majestueuses pièces à l’ambiance feutrée ; mais la texture de ces images est infiniment plus riche, profonde et lumineuse que celles des livres. Il y a des arcs-en-ciel concentriques, des jardins de couleurs, des chutes, des arbres, des personnages, des feux, des animaux, des anges, des lignes, des éclaboussures, des empâtements, des taches, des coups de pinceaux. L’enfant aimerait tant que sa chambre soit déménagée dans l’une des pièces du musée ! Elle voudrait tant vivre dans ce lieu, dans son silence et sa tranquillité, avec les multiples univers fascinants contenus dans chaque œuvre d’art. Elle rêve même d’y déambuler la nuit toute seule, comme dans un château enchanté. Son âme contemplative s’installe au musée, et le musée s’installe en elle. L’enfant comprend qu’elle ne vibre pas en harmonie avec l’agitation du monde et la ville bruyante, que son univers à elle réside à l’intérieur, dans les images et les œuvres d’art, dans leurs couleurs fabuleuses, dans leur éclatant silence.

Observatrice précocement lucide, l’enfant a aussi besoin des images et des œuvres d’art pour survivre. Car dans l’univers de l’enfant, il y a plein de dragons dissimulés dans les ombres : l’extrême négligence dans laquelle vivent les enfants du voisin ; la violence omniprésente dans le quartier ouvrier où elle habite, qui l’oblige à ne jamais dépasser le coin de sa petite rue et à jouer dehors toujours sous la surveillance d’un adulte ; le délabrement lamentable des maisons à logements ; la stérilité des ruelles pavées de gravier et flanquées d’immenses hangars de tôle rouillée ; l’ignorance, la maladie qui l’entourent… L’enfant devient de plus en plus anxieuse, ses nuits sont peuplées de cauchemars, ses pensées sont noires, un poids pèse constamment sur sa poitrine. Mais grâce au père, les images et les œuvres d’art viennent à elle en abondance dans les livres ou au musée. En leur présence, l’enfant sent le poids sur sa poitrine s’alléger, les belles couleurs d’un monde différent du sien l’envahissent, la beauté la rassure sur l’état du monde. Son regard se perd dans les images et, dans ces moments privilégiés, il n’y a plus d’angoisse, plus de peine, plus de dragons. Les images font disparaître la douleur et les ombres, comme par magie.

Sans ces images et les œuvres d’art, l’enfant n’aurait peut-être pas trouvé le courage de continuer à vivre dans l’univers inquiétant de ses premières années. Il fallait leur merveilleux ensorcellement, qui ouvrait des fenêtres infinies sur des mondes parallèles extraordinaires, pour lui donner espoir en l’avenir.

Reconnaissante face au puissant pouvoir des œuvres d’art, l’enfant décida qu’elle leurs consacrerait sa vie, qu’elle partagerait avec les autres les précieuses clefs pour entrer dans ce monde de lignes, de symboles, de formes et de couleurs qui aident à vivre.

«Priver un enfant de l’enchantement de l’art et de son sens, c’est l’enterrer vivant.» Marc-Alain Descamps

Auteur : Louise Sanfaçon

J'aime l'art, je fais de l'art, l'art c'est ma vie. / I love art, I make art, art is my life.

2 réflexions sur « Mon histoire : l’art et l’enfant »

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