Journée de l’art lent / Slow Art Day

Si vous êtes trop stressé et que vous avez besoin de ralentir, voici une réflexion – et une méthode simple ! – pour relaxer tout en découvrant l’art.

Combien de temps faut-il regarder une œuvre d’art pour la comprendre ? Si la question semble saugrenue, elle a fait l’objet d’analyses tout à fait sérieuses. En effet, comme nous l’apprenait cet article paru en janvier dernier dans le site Web Artsy, différentes études ont tenté de déterminer la durée idéale pour contempler une œuvre d’art.

Le fait est qu’à la base nous ne prenons pas assez notre temps lorsque nous nous retrouvons devant une œuvre d’art. La moyenne varie entre 15 et 30 secondes ! Si cette durée suffit à notre cerveau pour reconnaître l’objet, elle ne permet aucunement d’expérimenter pleinement les richesses de l’œuvre. Le directeur du Centre de psychologie positive de l’Université de Pennsylvanie, James O. Pawelski, compare notre attitude face aux œuvres d’art à une visite superficielle dans une bibliothèque : en flânant d’une rangée de livres à l’autre, lisant au passage quelques tranches, on prétendrait alors avoir lu des centaines de livres ! Le constat de Pawelski est que le visiteur d’un musée peut y passer des heures à jeter un coup d’œil à des centaines d’œuvres et sortir de là sans avoir vraiment rien vu, ni compris.

Lorsqu’il enseignait, Pawelski conduisait ses étudiants à la Fondation Barnes de Philadelphie et leur demandait de s’arrêter au moins 20 minutes devant une seule œuvre. La contemplation qui en résultait, a-t-il affirmé, améliorait non seulement l’appréciation de l’art, mais pouvait aussi avoir les mêmes effets bénéfiques que la méditation. J’en parlais justement dans mon article «Contempler une œuvre d’art est un acte révolutionnaire» publié en août dernier.

Quoi qu’il en soit, malgré ces expériences et les études mentionnées plus haut, aucune durée idéale pour la contemplation d’une œuvre d’art n’a jamais été statuée. Chaque œuvre possède son univers et sa complexité propre et chaque regardeur dispose d’un rythme de réflexion bien à lui. Par conséquent, le temps nécessaire pour apprécier une œuvre d’art dépend à la fois de l’œuvre et du regardeur. On peut par contre affirmer sans se tromper que ce temps nécessaire sera toujours supérieur à 15 ou 30 secondes…

Examiner une œuvre d’art pendant une longue période de temps demeure donc essentiel pour découvrir les multiples sens qui s’y cachent. Les historiennes et historiens de l’art comme moi, qui se spécialisent dans ce genre d’examen, le savent d’expérience. Mais pour permettre à tout un chacun d’apprendre à profiter de ces bénéfices, Phil Terry a créé le 8 avril 2008 la «Journée de l’art lent» (Slow Art Day). De grandes institutions comme le Musée d’art moderne de San Francisco et des petits musées comme le Musée d’art de Birmingham ont rapidement adopté l’idée, ce dernier offrant même plusieurs «Dimanches d’art lent» (Slow Art Sundays) pendant l’année.

Cette approche contraste considérablement avec notre surconsommation d’images à l’ère numérique. Incapable de digérer l’abondance de contenus visuels qui nous assaillent constamment dans les réseaux sociaux (pensez à Instagram et Pinterest par exemple) ou dans la publicité (panneau publicitaire, annonce dans les magazines, publicité télévisée, etc.), nous balayons habituellement du regard ces images sans vraiment s’y attarder.

La «Journée de l’art lent» propose par ailleurs une expérience tout à fait différente des grands événements du milieu muséal (les fameux «Blockbuster») où l’on cherche à attirer le plus de monde possible (rentabilité oblige). L’abondance d’œuvres et de visiteurs dans les salles bondées entraîne alors une réelle «fatigue muséale» qui limite notre capacité à absorber le contenu des œuvres.

Ma méthode pour contempler une œuvre d’art

En cette «Journée de l’art lent», je vous offre une méthode très simple pour apprendre à contempler une œuvre d’art et y trouver du plaisir tout en relaxant. Il s’agit de DÉCRIRE une œuvre (mentalement ou à haute voix) de votre choix et qui se trouve devant vos yeux. Oui oui, juste décrire l’œuvre devant vos yeux.

Si vous croyez pouvoir expédier l’affaire en quelques secondes, détrompez-vous ! Il est vrai que devant une œuvre d’art (comme devant tout autre objet animé ou inanimé), notre cerveau crée rapidement une image mentale globale pour reconnaître la chose devant lui et la classer dans une catégorie connue. Cette manœuvre, qui se fait à la vitesse de l’éclair (et qui a été bien utile pour assurer la survie de l’espèce), a le désavantage de complètement gommer la détection des détails et des éléments constitutifs de l’œuvre. Pour contrer cet automatisme de notre cerveau, il faut alors faire appel aux mots en détaillant chaque partie de l’œuvre, les faisant ainsi apparaître à notre conscience. Il faut déjouer l’habitude de notre cerveau à nous faire voir ce qu’il «sait» plutôt que ce qu’il y a réellement devant nous.

Par exemple, vous rappelez-vous cette scène du film «La jeune fille à la perle» avec Scarlett Johansson (dans le rôle de Griet) et Colin Firth (dans le rôle du peintre Vermeer) où le maître demande à son apprentie «quelle est la couleur des nuages?» D’emblée, Griet répond «blanc», car c’est ce que son cerveau «sait»  à propos des nuages et de la vapeur d’eau qui les compose, mais Vermeer lui demande de bien REGARDER les nuages par la fenêtre pour décrire leur couleur. C’est alors qu’elle remarque que les nuages, à cette heure du jour, sont teintés de rose, de gris et de bleu. Il en va de même quand on regarde une œuvre d’art. On pourrait dire d’un tableau de paysage que son ciel est bleu, que ses nuages sont blancs et que sa forêt est verte, point final. Mais à y regarder de plus près, on constate peu à peu que le ciel présente des nuances grisâtres, que les nuages comportent des ombres mauves, que le feuillage des arbres est teinté de jaune et d’ocre et que, ah ! il y a un tout petit nid d’oiseaux caché dans les branches en bas à gauche…

Alors, prenez votre temps. Choisissez une œuvre que vous aimez (idéalement dans une exposition, mais cette méthode fonctionne aussi très bien pour les reproductions dans les livres ou sur Internet) et décrivez tout ce que vous voyez. Ne laissez rien de côté.  Allez-y centimètre par centimètre, comme si vous étiez à la recherche d’une aiguille dans une botte de foin. Par exemple, dans le cas d’un tableau, le format : est-il carré, rond, rectangulaire ? Est-ce un tableau figuratif ou abstrait, ou un mélange des deux ? Le sujet : est-ce un paysage, un portrait, une nature morte, une abstraction, une scène fantasmagorique ? Le médium : est-ce une huile, une acrylique, une gouache, un médium mixte (vous pouvez vous référer à la légende de l’œuvre au besoin) ? Qu’y a-t-il au premier plan, au deuxième plan, au troisième plan ? Voyez-vous des formes géométriques, comme par exemple l’ovale d’un lac, le triangle d’un visage ? Les contours des éléments qui composent le tableau sont-ils nets ou flous ? Y-a-t-il une couleur dominante dans le tableau ? Si oui, est-elle lumineuse ou plutôt ténébreuse ? Calme ou vibrante ? Quelles sont les couleurs secondaires ? Est-ce une palette de couleurs froides (vert, bleu, violet) ou chaudes (rouge, orangé, jaune) ? Combien y a -t-il de personnages, d’arbres, de lignes, de taches ? Le visage de ce portrait présente-t-il des ombres noires ou de couleurs ? La texture du coup de pinceau est-elle lisse, empâtée ? Est-ce que le rendu est  réaliste, ou plutôt stylisé, schématisé, ou un mélange de tout cela ? Voyez-vous des lignes de force dans la composition ? Est-elle chaotique ou ordonnée ? Où est (sont) le (les) point(s) de fuite de la perspective ? Que font les personnages du tableau ? De quel côté vient la lumière qui met en relief le plat de fruit sur la table ? Cette grande surface de couleur rouge, est-elle vraiment uniforme ou comporte-t-elle des zones plus sombres et plus pâles ? Etc.

Ensuite, demandez-vous quels sont les sentiments que vous inspire cet œuvre. Du calme ? De l’inconfort ? De la perplexité ? De la joie ? Cette œuvre vous semble-t-elle optimiste ou pessimiste ? Propose-t-elle, selon vous, un message simple et évident, ou est-elle plutôt mystérieuse ? Que vous évoque son titre ? Etc.

Sans contredit, répondre à toutes ces questions vous prendra plus de 15 à 30 secondes ! L’attention que vous aurez porté à l’œuvre d’art grâce à cet exercice vous aura par ailleurs profondément ancré dans le moment présent ; tout comme la méditation, cet état permet de considérablement réduire le stress. Simple et efficace, n’est-ce pas ?

Alors, bonne «Journée de l’art lent» !

Auteur : Louise Sanfaçon

Je suis une insatiable gourmande visuelle. Passionnée par les arts visuels depuis l’enfance, je possède également un grand appétit pour les métiers d’art, le cinéma, la littérature, la décoration, de même que pour tout ce qui goûte bon et qui sent bon… louisesanfacon.com

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